Le site
Le site lagunaire d’Abidjan complique la circulation entre les communes avec un manque d’infrastructures de franchissement. Seulement deux ponts autoroutiers, Houphouët-Boigny et Général-de-Gaule, permettent une circulation Nord-Sud reliant Le Plateau à Treichville. Il s’en suit des problèmes de congestion, notamment aux heures de pointe (8h-10h ; 16-18h), et un allongement du temps de transport. Un troisième pont est à l’étude entre Marcory et Cocody, pour désenclaver les quartiers Riviera où réside la population la plus aisée d’Abidjan, équipée pour la plupart d’une voiture. Au contraire, aucun pont Est/Ouest n’est prévu entre Yopougon (commune pauvre) et Le Plateau. Il faut donc faire un détour par le Nord pour accéder au reste des communes. Enfin, l’extension du port sur l’île Boulay, prévue avant la crise, devrait entraîner la construction d’un pont à haubanage reliant Yopougon afin de permettre aux camions de desservir l’intérieur du pays sans passer par le centre d’Abidjan (situation avec le port actuel de Treichville). Le site lagunaire est donc un facteur prédominant dans l’organisation des transports à Abidjan.
Facteurs aggravants
Avec les crises socio-économiques et politiques des années 1980 jusqu’à aujourd’hui, l’Etat a vu ses moyens largement diminués. Les infrastructures sont en mauvais état (routes défoncées, voies express mal sécurisées) et la société de bus, la SOTRA, détenue à 65% par l’Etat, n’a pas eu une augmentation de ses moyens. Les bus ne sont pas assez nombreux, très polluants, et le réseau est trop limité.
On observe une extension spatiale des périphéries depuis la fin des années 1980 jusqu’à aujourd’hui. Avec la crise, les pouvoirs publics ont eu moins de moyens pour planifier la ville. Les périphéries se sont fortement urbanisées, alimentées par un exode rural important, une population victime de la crise (chômage…) et un replis sécuritaire des classes aisées. Cela a eu comme conséquence le développement de transports informels dans les quartiers pauvres (Yopougon, Abobo), avec les bakhas et les wôrô-wôrôs, pour prendre le relais d’un réseau de transport public défaillant et trop cher. L’Etat a cependant voulu limiter dans un premier temps l’existence de ces moyens de locomotion. Puis avec une crise persistante et une croissance urbaine exceptionnelle, les transports informels ont envahi la ville d’Abdijan.
Situation aujourd’hui :
Il en résulte aujourd’hui une situation compliquée oscillant entre formalité et informalité.
Le transport formel
La voiture personnelle est un moyen de locomotion de plus en plus répandu, notamment dans les classes moyennes et supérieures avec des automobiles récentes et d’occasions. Nombreux sont ceux qui s’endettent à long terme pour obtenir une voiture moderne. Les vieilles voitures polluantes sont aussi largement répandues. Dans les périphéries riches de Cocody, le parc immobilier et automobile est en forte augmentation ; avec une montée de l’individualisme, les marqueurs sociaux de la réussite personnelle sont dorénavant affichés crânement : la voiture, et de préférence un imposant 4×4, et la villa à l’européenne.

Bus de la SOTRA
Pour les transports en commun, l’informel côtoie le formel. D’un côté les bus et batobus de la SOTRA et les taxis intercommunaux, de l’autre les wôrô-wôrôs et les bakhas. Mais les limites ne sont pas toujours très nettes. Les bus de la SOTRA sont largement insuffisants pour couvrir la demande très forte notamment en périphérie. Le temps d’attente est trop long, ce qui décourage la population et entretient un secteur informel. Il serait urgent que l’Etat investisse de nouveau pour un réseau cohérent à l’échelle de l’agglomération avec un parc renouvelé et important. En plus d’un service de qualité, cela permettrait de faire face aux problèmes de congestion et de pollution. Concernant les batobus, il s’agit sûrement du moyen le plus rapide pour rejoindre les rives de deux communes non-limitrophes. Leur nombre est insuffisant, mais c’est le moyen de circulation tirant le plus profit du site lagunaire. Les taxis rouges (intercommunaux) sont des taxis-compteurs, « comme à Paris ». Il faut faire attention aux compteurs trafiqués (« compteurs pimentés »), le prix augmente alors beaucoup plus vite ! Pour éviter les surprises, le mieux est de négocier la course avant de monter. Les taxis-compteurs sont aussi présents dans les gares informelles profitant de cette nouvelle centralité. Ils fonctionnent alors comme les wôrô-wôrôs sauf qu’ils relient des communes différentes (ex : Cocody à Plateau).
Le transport de transition

Wôrô-wôrô, gare informelle à l'arrière plan
Les wôrô-wôrôs sont des taxis communaux collectifs, à chaque commune sa couleur (jaune pour Cocody, bleu pour Yopougon…). La croissance massive de ce moyen de locomotion date de la fin des années 1990 avec la libéralisation de l’importation de voitures d’occasion, les difficultés structurelles de la SOTRA et l’augmentation de la demande. Woro-woro est un terme malinké voulant dire six-six car à l’époque la course coûtait 30FCFA (6pièces de 5 FCFA). Aujourd’hui le prix de la course a largement augmenté, au minimum 100 FCFA, profitant de la dépendance de la population vis-à-vis des roros. Ainsi, pour relier l’Université de Cocody à Marcory, il vous en coûte seulement 200 FCFA en bus (certes debout dans la chaleur et la sueur avec arrêts très fréquents), et au mieux 600 FCFA en wôrô-wôrô avec un changement. Le temps de transport est assez similaire. La tendance s’est donc inversée par rapport aux années 1990. Au carrefour (ex : monument St Jean) des gares informels se créent, il peut s’agir simplement de roros en attente les uns derrières les autres le long de la chaussée ou d’un regroupement beaucoup plus important. À chaque gare correspond une destination, il faut donc bien connaître leur emplacement, car elles sont souvent très proches l’une de l’autre. Les roros ne partent pas avant d’être plein, les conducteurs s’agitent et interpellent les passants pour remplir leur taxi. À chaque fois qu’une place se libère, ils ne cessent de klaxonner en roulant quand des gens sont au bord de la route. Il en est de même pour les taxis rouges, en particulier au carrefour et quand un Blanc se profile à l’horizon ! Certains roros sont sans couleur, leur fonctionnement est identique sauf qu’ils se permettent de relier plusieurs communes. Ils sont souvent fatigué-fatigués, mais ça roule !
Les wôrô-wôrôs de couleur ne sont pas totalement informels. En effet, ils payent des taxes à la commune, ont des certificats pour circuler et sont organisés dans un syndicat reconnu par les autorités publiques. L’informalité réside essentiellement dans la création de ces gares. Avec l’étalement urbain, ceux ne disposant pas de voitures doivent empruntés plusieurs lignes successives de taxis communaux, ce qui allonge fortement les temps de transport. Enfin l’augmentation du prix de l’essence se répercute sur le coût des trajets, ce qui a des conséquences négatives sur les populations les plus précaires. Comme pour les Gbakas, certains auteurs parlent plutôt d’un moyen de transport de transition (tendant vers le formel), non conventionnel ou artisanal.

Gbaka sur la route de Bingerville (Est Cocody)
Les Gbakas sont des minibus déglingués pour relier les communes populaires les plus éloignées du centre (Yopougon, Abobo, Adjamé, mais aussi les périphéries de Cocody). Gbaka vient du terme malinké, c’est quelque chose de gâté : véhicule-épave, fatigué-fatigué. Ils s’organisent aussi autour de gares et d’arrêts informels (carrefour, institution…). Leur capacité est souvent doublée avec des strapontins. Un rabatteur, le « balanceur » ou apprenti-gbaka, est chargé de remplir le Gbaka le plus vite possible, au départ il interpelle tous les clients potentiels en tapant sur le minibus et en gueulant (« Djamé !, Djamé ! » pour Adjamé). Puis en route, il se tient debout voire derrière le minibus en s’accrochant au toit. Il s’occupe aussi de prendre l’argent avant chaque descente pour remettre la recette au chauffeur à la fin du voyage. Dès qu’une place se libère, il attire les clients en gesticulant par la portière ouverte et crie pour attirer l’attention des passants. Il s’empresse alors de faire monter le nouveau passager. Ces « balanceurs » sont essentiellement des jeunes (gamins ou ado) désirant arrondir leur fin de mois. Comme les taxis, des messages sont affichés en gros derrière le véhicule : « Dieu est avec nous », « Dieu fera le reste », « God save Allah », « Le retour de Ken, merci le Boss », « Wourou fatô » (chien enragé) ; un petit délice !
Quand on commence à connaître l’organisation des transports, on peut alors circuler facilement, rapidement et pour pas cher à Abidjan, il ne faut pas hésiter à dire aux rabatteurs où l’on veut aller. Les wôrô-wôrôs sont sûrement le moyen le plus pratique et bon marché pour se déplacer, les gbakas permettent de relier facilement le centre aux périphéries et dans une ambiance si particulière. Si vous voulez vous fondre dans la population et découvrir l’informalité des transports, il s’agit des moyens de locomotion les plus intéressants. Il est intéressant de prendre le taxi-compteur que si on négocie le prix (« Pardon, mon frère… ») et qu’on est à plusieurs. Le bus n’est pas cher, mais faut pas être pressé (temps d’attente très important). Par contre, il permet de faire de longues distances sans changement.
Conséquences : accidents, pollution et congestion
Avec des infrastructures défaillantes, une signalétique presque inexistante, des chauffeurs imprudents et des véhicules défoncés, de nombreux accidents ont lieu. La journée, le nombre de voitures sur les autoroutes urbaines (2x3voies) est très élevé, et il est très dangereux pour les piétons de traverser les 2×3 et 2×2 voies. Il n’est pas rare de voir des voitures en panne immobilisées, au milieu de la voie ou sur un carrefour, poussées par des insouciants.
La pollution est très importante avec une circulation dense et des véhicules très polluants (vieille voiture, camion, bus). À chaque accélération, un épais nuage noir s’échappe des voitures agonisantes. Un épais Smog envahit la route, en particulier quand la chaleur est importante et le vent faible. Comme la climatisation est inexistante sur les transports en commun, les fenêtres sont grandes ouvertes et l’air est difficilement respirable. Les passagers se protègent alors sous leur col de chemise ou bloquent leur respiration quand une vague de pollution arrive.
Celle-ci est accentuée par une congestion prégnante. Des bouchons apparaissent quotidiennement, notamment sur les voies express de la ville. Profitant de ce phénomène, une colonie de vendeurs à la sauvette envahit les autoroutes aux endroits les plus fréquemment embouteillés, proposant eau, journal, horloge, outils… Cette congestion entraîne des problèmes pour l’efficacité économique de la ville.


